Eric Ciotti : « Notre système de santé a bel et bien été débordé »

Le rapporteur de la commission d’enquête parlementaire sur le Covid pense que la France n’était pas préparée à l’épidémie et que les personnes âgées ont été les premières sacrifiées.
Député Les Républicains des Alpes-Maritimes, Eric Ciotti est rapporteur de la commission d’enquête parlementaire chargée d’évaluer la gestion et les conséquences de l’épidémie de Covid-19. Alors que la commission vient d’arrêter ses travaux pour la pause estivale, il dresse pour Le Monde un premier bilan des auditions entamées à la mi-juin. Son rapport final est attendu pour décembre.
La commission d’enquête a commencé ses travaux le 16 juin. Quel bilan tirez-vous de ces six semaines d’auditions ?
Je n’ai pas ressenti, à ce stade, d’entrave au rôle de contrôle du Parlement. Nous avons travaillé dans de bonnes conditions. C’est un point positif par rapport à ce qu’on pouvait craindre. J’avais vécu douloureusement l’épisode de la commission Benalla, à l’Assemblée nationale, il y a deux ans : l’opposition avait eu le sentiment que le seul objectif de la majorité était d’entraver la mission de contrôle. Ce n’est pas le cas ici, même si on sent bien dans les questions de certains députés La République en marche une volonté forte de protéger l’exécutif. Du côté des acteurs de la crise auditionnés, nous avons davantage appris des acteurs de terrain, syndicats, organisations professionnelles, scientifiques, que des responsables administratifs ou des ministres.
La pénurie de masques a été au cœur de vos auditions…
Après la gestion efficace de la pandémie grippale H1N1, nous avons progressivement baissé la garde. Les actions de prévention, et les moyens consacrés à la santé publique, ont fait cruellement défaut. Nous avons découvert, ébahis, que la France ne disposait plus, comme on l’a longtemps cru, du meilleur système de santé au monde ! Nous étions en réalité mal préparés à une crise majeure que nous avons également mal anticipée. L’évolution du stock de masques est révélatrice de ce cruel défaut d’anticipation. Nous avions, en 2009, 2,2 milliards de masques, dont plus de 500 millions de masques FFP2. Ce stock est tombé à 100 millions au début de la crise.
Pourquoi le stock a-t-il ainsi fondu ?
Plusieurs étapes expliquent cet affaiblissement. D’abord, une nouvelle doctrine du secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN), datant de 2013, fait porter la responsabilité de la constitution du stock de masques aux employeurs, dont ceux des établissements de santé. Au cœur de l’Etat, certains se sont appuyés sur cette doctrine pour ne pas prendre leurs responsabilités. Ce fut une faute tragique. Notre commission a découvert qu’aucun acteur, ou presque, n’avait été informé de cette nouvelle doctrine, que ce soit les hôpitaux publics ou privés, les établissements médico-sociaux ou les médecins. La directrice générale de l’offre de soin a elle-même reconnu qu’aucune circulaire n’avait informé qui que ce soit de cette doctrine !
Avez-vous établi une chaîne de responsabilité ?
Quand Xavier Bertrand rend les clés du ministère de la santé, en mai 2012, notre pays est doté d’un stock stratégique de masques, d’équipements de protection individuelle, et d’une doctrine claire. C’est à partir de 2013 que la confusion s’établit avec cette nouvelle doctrine du SGDSN, non appliquée, non vérifiée, non quantifiée. Sur la période 2012-2017, seulement 100 millions de masques chirurgicaux sont commandés, alors qu’on aurait dû en commander cinq fois plus pour rester au niveau du stock de 2013, soit 1 milliard de masques. Rappelons que, au moment de la crise due à la grippe H1N1, le gouvernement s’était vu reprocher d’en avoir trop fait, ce qui peut expliquer aussi une mobilisation plus faible, alors que la France était à la pointe depuis 2005 sur la gestion des crises sanitaires.
Que se passe-t-il à partir de 2017 ?
La faute la plus lourde intervient à l’automne 2018 quand Santé publique France (SPF) reçoit enfin l’évaluation du stock de masques demandée par la direction générale de la santé (DGS) au cabinet belge Centexbel. L’étude conclut que les masques sont quasiment tous périmés. A la même époque, un comité d’experts présidé par le professeur Jean-Paul Stahl rend à SPF un rapport qui évalue les besoins de masques à 1 milliard en cas de pandémie grippale, à raison de 50 millions de masques pour 20 millions de foyers. Le DGS Jérôme Salomon a connaissance de ces deux éléments. En septembre 2018, le directeur de SPF, François Bourdillon, lui écrit pour l’alerter sur l’état catastrophique des stocks et demander une doctrine claire. C’est à partir de là que tout dérape de façon incompréhensible.
Pourquoi ?
Alertée sur le stock défectueux, la DGS décide de ne commander que 50 millions de masques ! Elle ajoute que, si la situation budgétaire le permet, 50 millions de masques supplémentaires pourront être commandés. Cette commande arrivera très tardivement : 32 millions seront livrés à l’automne 2019 et le reste au premier trimestre 2020. Il y a donc eu un défaut d’anticipation majeur. Cela est d’autant plus étonnant que Jérôme Salomon, qui était conseiller de l’ancienne ministre de la santé Marisol Touraine pendant le quinquennat précédent, savait que la France n’était pas prête à affronter une pandémie : il en avait même informé, par une note, Emmanuel Macron – qu’il conseillait officieusement – pendant la campagne présidentielle de 2017.
Lors de son audition le 30 juin, Agnès Buzyn, l’ex-ministre de la santé, a assuré qu’elle n’avait jamais reçu cette lettre sur la pénurie de masques…
J’ai du mal à la croire. Tous ses prédécesseurs, quelle que soit leur étiquette politique, ont indiqué qu’il était impossible que le ministre, ou son cabinet, n’ait pas été informé d’un élément aussi important. Nous serons amenés à poursuivre nos investigations sur ce point car il s’agit d’une question-clé. Lors de l’audition d’Agnès Buzyn, j’ai été personnellement interpellé par une note manuscrite placée devant elle, où il était écrit : « En dire le moins possible sur les masques. »
A partir de janvier 2020, comment jugez-vous la réponse de l’exécutif ?
La force et la violence de la crise n’ont pas été anticipées, ni par l’exécutif, mais il faut bien le reconnaître, ni par les scientifiques. Il nous a été dit à plusieurs reprises au cours de nos auditions que peu de choses décisives ont été faites avant le mois de mars. L’activation du plan pandémie, par exemple, a été trop tardive. La gestion de la crise me paraît donc particulièrement chaotique, ce qui a conduit à cumuler beaucoup de retard sur les tests ou la prise en compte des personnes âgées à domicile ou dans les Ehpad. En revanche, je trouve que les périodes de confinement et de déconfinement ont plutôt été bien gérées et réussies.
Pourquoi la France a-t-elle accusé un tel retard sur les tests ?
Sur les deux premières semaines de mars, la France avait testé 12 000 personnes seulement, alors que l’Allemagne en avait testé déjà 500 000. Le déficit de tests au début de la crise a été un facteur majeur de la propagation de l’épidémie. Pourquoi cette faiblesse ? Il y a naturellement des raisons liées à notre dépendance à l’étranger, notamment pour les réactifs ou les consommables. Mais il y a eu aussi d’inutiles compétitions entre laboratoires et des blocages administratifs. Au début, seuls quelques centres hospitaliers régionaux étaient autorisés à tester. Les biologistes des laboratoires privés ne sont rentrés dans la boucle que très tardivement. On a écarté aussi pendant plusieurs semaines les laboratoires vétérinaires départementaux. La bureaucratie, ce mal français, a aggravé la crise en empêchant une réactivité forte.
Y a-t-il eu des tris de patients ?
Le discours officiel affirme que l’hôpital a tenu et que notre système de santé a résisté. C’est vrai que les soignants ont été formidables. Mais, au regard de ce que nous avons appris au cours des auditions, je nuance beaucoup cette approche. Oui, l’hôpital s’est adapté, mais à quel prix ? Il y a eu d’abord une déprogrammation massive des soins hors Covid, dont on mesurera plus tard les conséquences. Il y a eu, ensuite, une forme de régulation qui, sans le dire, a privé d’accès à l’hôpital des personnes âgées, notamment les résidents des Ehpad. La commission a réclamé des données chiffrées auprès de la DGS. Nous venons de les recevoir, ces chiffres sont éloquents. Au pic de la crise, début avril, le nombre des personnes âgées de plus de 75 ans admises en service de réanimation chute brutalement. Nous passons de 25 % en moyenne (à la même période, au cours des années précédentes) à 14 % pendant la crise, et même à 6 % en Ile-de-France. Notre système a donc bel et bien été débordé. On a réduit les chances des personnes âgées. Beaucoup auraient pu vraisemblablement être sauvées. C’est grave.
Les personnes âgées auraient été les sacrifiées de cette crise ?
Très clairement, les Ehpad et les services de soin et d’aide à domicile ont été les parents pauvres de la crise. De nombreux témoins, notamment des médecins coordonnateurs, ont déploré l’absence de matériel de protection dans les Ehpad au début de la crise. De manière plus générale, l’hospitalocentrisme, qui caractérise notre système de santé, nous a beaucoup coûté. Au début, les tests n’étaient faits qu’à l’hôpital, avec une mise à l’écart des laboratoires privés. Et c’est le 15 qui a primé, marginalisant 60 000 médecins libéraux.
Le premier tour des municipales a-t-il fait perdre un temps précieux ?
Il y a, début mars, une forme de retard dans toutes les décisions. La gravité de la crise n’a pas été prise en compte assez tôt. On s’aperçoit en effet rétroactivement – mais c’est sans doute plus facile de le dire maintenant – qu’un confinement décidé une semaine plus tôt aurait été très utile.
Le conseil scientifique a-t-il bien joué son rôle ?
Il a été utile, bien entendu. Mais la multiplication des organes, comme le conseil scientifique, signe, à mes yeux, l’absence d’un vrai pilotage politique. Il faut naturellement que le politique soit éclairé, mais la décision doit rester politique ! A un moment, on a eu le sentiment qu’il y avait une parole scientifique, une parole administrative, et puis, à côté, un grand vide politique.
La France est-elle prête à une deuxième vague ?
Sur le plan mondial, la pandémie continue à progresser, voire à s’accélérer. Je redoute, hélas, que nous soyons à nouveau fortement touchés. Bien sûr, avec six mois de recul, nous sommes mieux préparés. Je pense en particulier à notre capacité de tests, même s’il y a encore beaucoup de problèmes. Mais nos faiblesses structurelles demeurent. Il faut adapter de façon pérenne nos réanimations. La réserve sanitaire devra jouer un rôle plus optimal que lors de la première vague. Nous devons également renforcer d’urgence la médicalisation de nos Ehpad, dont le modèle, je crois, doit être entièrement repensé. La médecine de ville devra enfin être mieux associée à la gestion de crise, afin d’éviter la déprogrammation dramatique des soins hors Covid.
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Source: Actualités LR

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