Aurélien Pradié : « Ces privations de liberté seront-elles réversibles, dans les faits, mais surtout dans les esprits ? »

Le risque d’une d’accoutumance à un « doux autoritarisme technocratique », conduit au nom de la lutte contre l’épidémie de Covid-19, constitue une menace pour nos démocraties, estime, dans une tribune au « Monde », le secrétaire général des Républicains.
Depuis un an, comme jamais en temps de paix, nos libertés, en tous domaines, ont reculé. L’hebdomadaire libéral britannique The Economist a décerné à la France d’Emmanuel Macron la qualification de « démocratie défaillante ». Il ne s’agit plus d’une situation exceptionnelle mais d’une situation devenue durable. Il est donc temps de poser une question que les paroles d’experts et les courbes épidémiologiques ne peuvent plus effacer : aimons-nous encore la liberté ?
Chacune de ces privations de liberté, limitations intrusives, ont été conduites au nom d’un objectif vital : protéger autant que possible nos compatriotes des effets d’une pandémie meurtrière. Nul ne le conteste. Et pourtant, ces privations de liberté doivent, désormais, susciter deux interrogations majeures.
D’abord, sont-elles intégralement justifiées ? Leur efficacité est-elle suffisamment établie ? Leurs effets collatéraux, sociaux et psychologiques en particulier, sont-ils suffisamment et constamment évalués ? Chacune de ces restrictions et atteintes aux libertés est-elle pleinement et démocratiquement contrôlée ?
Tutos présidentiels
A cet égard, comment ne pas s’indigner que le gouvernement et sa majorité aient abruptement dissous, en pleine crise sanitaire, la mission d’information sur la gestion de l’épidémie au sein de laquelle siégeaient des députés de tous bords ? Comment comprendre aussi que les députés dociles de la majorité, presque devenus simples spectateurs de la vie démocratique, aient systématiquement refusé que les prorogations successives de l’état d’urgence sanitaire soient conditionnées à des clauses de revoyure devant le Parlement ?
Dans un pays démocratique, le contrôle de la représentation nationale est essentiel. Il n’est ni une option ni un accessoire épisodique. Pouvons-nous accepter que tout élu de la Nation soit irréfragablement présumé irresponsable, que tout citoyen soit dénoncé par le chef de l’Etat comme un « procureur » inconséquent, si l’un ou l’autre soulève, en conscience, un quelconque questionnement sur les mesures décidées dans l’opacité du Conseil de défense, à partir d’injonctions des « autorités » sanitaires s’appuyant sur des modélisations mathématiques absconses, et assenées à la population à coups de PowerPoint infantilisants et de tutos présidentiels.
Les mots du « nouveau monde » – « efficacité », « résilience », « paradigme » – ont relégué les principes et les valeurs au rang des vieilleries. Il ne resterait presque qu’une seule vérité à laquelle nous devrions tous nous soumettre. Une vérité froide qui se passe bien volontiers des grands principes humains, politiques et démocratiques, qui, jusqu’ici, avaient fait de notre pays une grande Nation. Nous n’aimons plus les grands principes, tout comme nous nous sommes habitués à ne plus aimer les libertés.
Lente et collective régression
Il est une autre interrogation, plus vertigineuse encore pour l’avenir de notre Nation et de notre société : ces privations de liberté, ces limitations, provoquées par un choc comme le monde n’en connaît qu’un ou deux par siècle, seront-elles réversibles, dans les faits, mais aussi, et surtout, dans les esprits ?
Aurons-nous encore envie de liberté et de libertés à l’issue de cette crise du Covid-19 ? Quelle trace laissera – à terme – sur nos compatriotes cette période de privation de libertés, et tout particulièrement sur les jeunes générations en construction ? Quelle éthique de la liberté cultiveront ces jeunes générations privées des lieux de brassage traditionnels qu’ont été, pour leurs aînés, l’université, largement réduite désormais au télé-enseignement par l’application Zoom ; les lieux culturels, considérés comme « non essentiels » ; les voyages aujourd’hui strictement encadrés ; ou même les cafés, si ancrés dans notre art de vivre ?
Comment ne pas songer à la réflexion de La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire : « Il est incroyable de voir comme le peuple, dès qu’il est assujetti, tombe soudain dans un si profond oubli de sa liberté qu’il lui est impossible de se réveiller pour la reconquérir. »
Le risque d’une « forme d’accoutumance », selon l’expression forte employée par la philosophe Monique Canto-Sperber, à un doux autoritarisme technocratique constitue bien une menace pour nos démocraties si sophistiquées et pourtant si fragiles. D’autant que ces privations de liberté imposées par la crise sanitaire ne sont pas un épisode isolé. Elles constituent, d’une certaine façon, un point d’orgue d’un rognage constamment à l’œuvre depuis plusieurs décennies, de nos libertés – pour de bonnes ou de mauvaises raisons, là n’est pas la question. Tout cela est-il vraiment réversible ? A l’image de celui qui s’endort dans une mauvaise position, le réveil risque d’être douloureux et paralysant.
Derrière cette lente et collective régression se cache une autre grande faiblesse de notre époque : la peur panique du risque et un rapport à la vie plus que jamais superficiel et immature. A trop aimer l’hygiénisation du monde, aimons-nous encore la vie ?
La fin de la crise sanitaire ne pourra pas être seulement un retour à la vie d’avant mars 2020. Elle devra être le point de départ d’une véritable introspection nationale sur notre rapport à la liberté, sur la facilité avec laquelle nous avons laissé l’Etat s’immiscer toujours davantage dans la vie des individus, tout en n’étant plus capable d’exercer ses missions régaliennes indispensables.
La sortie de cette crise doit être l’occasion d’en revenir à l’essentiel. Il faudra pour cela bâtir un nouveau projet politique. Un projet de vie politique. Beaucoup ont tendance, trop souvent, à réduire le libéralisme aux seules questions économiques. Notre tradition libérale française s’est d’abord construite autour des droits politiques et des libertés individuelles, autour des valeurs de responsabilité et de libre arbitre. Qu’en reste-t-il aujourd’hui ? Osons nous poser la question : aimons-nous encore la liberté ?
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Source: Actualités LR

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